La vraie force, c’est d’exprimer ses émotions

Aujourd’hui, j’ai envie de partager avec toi une expérience personnelle douloureuse, et surtout, les conséquences qu’elle a toujours sur ma vie, 5 ans plus tard… ainsi que mes réflexions sur la façon dont nous accueillons et vivons nos émotions.

Il y a quelques années, j’ai connu un drame terrible. La mort brutale de K, mon meilleur ami, notre meilleur ami, devrais-je même dire, à mon mari et à moi. Et pour ajouter à la douleur, c’était aussi le compagnon de M., ma cousine, que je considère comme ma soeur.

Pendant des mois, nous avons fait face, tous ensemble, avec les amis et la famille, pour entourer M. de notre mieux, pour être près d’elle dans cette épreuve horrible. Nous ne pouvions pas faire grand-chose, nous ne pouvions pas lui enlever sa douleur, nous ne pouvions pas lui rendre son Amour. Nous ne pouvions qu’être là, parler, ou ne pas parler, la toucher, ou ne pas la toucher. Et attendre que le temps fasse son oeuvre.

K. n’a pas quitté nos coeurs, nous pensons souvent à lui. Parfois, je crois même le voir dans la rue. Une silhouette, une démarche, et il est de nouveau là, parmi nous, pendant quelques secondes d’illusion suspendue.

Avec le temps, la douleur s’est estompée. Désormais, quand je pense à lui, c’est avec une infinie tendresse, une certaine mélancolie et des souvenirs plein la tête. J’ai un sourire triste, un voile sur les yeux, mais ce n’est plus la douleur déchirante des premiers jours, premiers mois.

Avec le temps, j’ai fait mon deuil. Enfin. Je crois.

Il y a 2 jours, j’ai lu l’article « Ne me demandez pas d’être forte » sur Zunzunblog, le blog de Julie, et depuis, je me sens bouleversée. Elle y parle de la douleur d’avoir perdu un proche, et de son envie de le pleurer autant qu’il le faudra, avant d’être forte. Depuis, j’y pense sans cesse. Je ne peux m’empêcher d’être à la fois en colère et triste face à cette injonction « d’être fort-e ». Peu après le décès de mon ami, je l’ai entendu des dizaines, peut-être des centaines de fois : « Tu dois être forte, Sofia, pour M.. » Elle ne m’a jamais reproché de pleurer, ni d’avoir de la peine bien sûr. Au contraire, elle savait à quel point j’aimais K., à quel point il avait une place spéciale dans ma vie, dans nos vies à tous. Mais assez rapidement, je me suis mise à être forte. A ne pas pleurer, à me refuser le droit de pleurer. Si je craquais, j’avais peur de m’enfoncer dans je ne sais quel abyme, peur de ne plus me relever, peur d’être submergée par la tristesse et de ne plus pouvoir soutenir qui que ce soit. Je me rappelle d’une fois, en particulier, une seule fois où je me suis laissée aller à pleurer pendant les vacances en famille, alors que je tenais M. dans mes bras. Une autre cousine m’a dit : « Ne pleure pas, Sofia, tu dois être forte pour elle. » Mes larmes se sont taries immédiatement. Je me souviens encore de ma réaction physique : mon corps s’est contracté dans un effort de contrôle, et je n’ai plus pleuré. Au long des mois qui passaient, j’ai refoulé mes émotions, j’ai serré les poings, les dents et j’ai relevé la tête. En mode combat. Le temps a fait son oeuvre, nos âmes se sont apaisées. La vie a continué. Oui, parce que ça aussi, ça fait partie des phrases fétiches de ceux qui veulent apporter leur soutien et qui sont maladroits : « c’est terrible ce qui est arrivé, mais tu sais, la vie continue… » Franchement, des fois, il vaut mieux se taire, et se contenter d’une main posée sur le bras, d’un café partagé, ou d’une oreille attentive et bienveillante. Oui, la vie continue. Mais parfois, on n’a pas envie qu’elle continue, ou on aimerait revenir en arrière, ou d’autres envies qui ne sont pas rationnelles mais qui sont compréhensibles, je pense, quand on vit un deuil. Oui, la vie continue. Mais ce n’est pas une phrase à dire, c’est une phrase à vivre.

Beaucoup de gens ont du mal avec le silence. J’ai du mal avec le silence. Mais cette épreuve m’a appris le silence réconfortant, le silence partagé, le silence bien plus fort que les mots. Cette épreuve m’a appris que parfois, il n’y a rien à dire. Et c’est ok comme ça. Que parfois, dire « je suis désolé-e », ça suffit amplement, pas besoin d’ajouter quoi que ce soit.

Quand je te dis que l’article de Julie m’a bouleversée, c’était pas du blabla, hein ! Depuis 2 jours, il y a tout qui remonte, l’envie de pleurer nouée au milieu de la gorge, le coeur qui tambourine à chaque fois que je pense à K. et aux 5 années que nous venons de traverser, que M. vient de traverser.

Mais dominant le tout, il y a une forme de colère face à ces « petites » phrases qui veulent t’encourager à être fort-e. Et qui sont à côté de la plaque.

Parce qu’elles participent du mythe selon lequel « être fort », c’est ne pas laisser ses émotions s’exprimer. « Etre fort », c’est ne pas pleurer. « Etre fort », c’est refouler ses larmes. « Etre fort », c’est tout verrouiller. Quelle arnaque. Quel scandale. Quelle violence. Les émotions refoulées nous reviennent toujours dans la figure à un moment donné, et avec d’autant plus d’intensité qu’elles ont été cadenassées. Nous vivons dans une société qui prône le contrôle de soi, et donc la maîtrise de ses sentiments, de « garder la face » et de ne rien laisser paraître qui pourrait mettre mal à l’aise les autres. Ne pas montrer son stress en entretien d’embauche, ne pas pleurer de tristesse devant ses enfants, ne pas exprimer de colère devant une injustice… et pourtant… n’est-ce pas normal d’être nerveux avant un rendez-vous pour un boulot ? n’est-ce pas normal de montrer à ses enfants qu’on peut être triste et l’exprimer par des larmes ? n’est-ce pas normal de se sentir soulevé d’indignation devant une situation injuste ? Je crois que si, c’est normal. Et je dirais même que c’est sain !

Je m’interroge de plus en plus sur cette injonction à ne rien laisser paraître, à toujours montrer un visage lisse. Dans mon métier, où j’accompagne des personnes en recherche d’emploi, je m’aperçois des dégâts que crée le masque du « chômeur qui fait semblant que tout va bien ». Souvent, les gens craquent dans mon bureau parce qu’ils s’y sentent en sécurité, ils s’autorisent à y exprimer ce qu’ils ressentent, ils laissent tomber le masque. Et cela leur fait du bien.

Et si la vraie force, c’était d’admettre sa vulnérabilité ? ses limites ? sa colère ? sa peur ? et même, sa joie ?

Et si la vraie force, c’était d’accepter ses émotions, de les accueillir, de les VIVRE, de les exprimer ? Pour mieux les comprendre, les traverser et s’en relever ? Entre un chagrin refoulé, et qui fera son travail de sape en sous-marin et un chagrin exprimé peut-être bruyamment, vécu, assumé, lequel permettra de se sentir en paix dans l’avenir ? Question rhétorique, bien sûr.

Nous sommes le fruit de notre éducation, et quand celle-ci nous a appris à taire nos sentiments, nos états d’âme, nous pouvons nous retrouver à vivre dans une forteresse émotionnelle, dont ne s’échappent que quelques signaux dûment pré-dosés et contrôlés. Et gare à l’explosion des murs quand l’arsenal enfoui au plus profond de soi sera allumé par quelque malencontreuse flamme, aux apparences inoffensives.

Pour ma part, j’apprends désormais à exprimer mes émotions. Ce n’est pas facile, les vieux réflexes sont encore présents, mais je m’attache au moins à les reconnaître, à les nommer et à les accepter. Accueillir ses ressentis, c’est au final, se respecter soi-même, non ?

 

Signé So.

 

 

3 réflexions au sujet de « La vraie force, c’est d’exprimer ses émotions »

  1. J’ai oublié de rajouter que effectivement, c’est d’assumer ses émotions qui est une vraie force. Rosenberg (le « créateur » de la CNV) l’exprime très bien dans son livre d’ailleurs, quand il explique que c’est toujours dans les situations où il a accepté de montrer sa vulnérabilité que ses interlocuteurs, aidés par l’habitude de Rosenberg de parler en CNV, ont montré un comportement empathique et coopératif.
    L’humain est par nature un être émotif. Si on l’empêche de vivre par ce biais émotionnel, l’émotion ne disparaît pas pour autant mais trouve une autre voie d’expression : violence, agression, mépris, rejet.

    J’ai terminé ce coup-ci 😉

  2. Hello,

    Merci pour ce bel écho à mon texte, même si j’aurais préféré qu’il ne remue pas à ce point ta propre tristesse…mais peut-être au final en avais-tu besoin aussi, pour t’autoriser à vivre ce que tu n’as pas vécu à l’époque.

    Je suis tout à fait d’accord avec ta réflexion sur l’injonction à être fort.e, et l’interdiction d’exprimer nos sentiments dans notre monde actuel. Cela commence dès l’enfant quand on ordonne à l’enfant de cesser de pleurer, quand on le menace parfois quand il continue, etc. On apprend très tôt à tout contenir et on finit par exploser sous différentes formes, à tous les âges. C’est pour ça, entre autres, que j’ai choisi d’élever mes enfants autrement et que l’expression émotionnelle a toute sa place à la maison. Une des phrases que je prononce le plus souvent est « tu as le droit d’être en colère (ou triste, ou frustré, etc) ».

    Personnellement, c’est depuis ma découverte de la CNV que je m’autorise à vivre pleinement mes émotions, à les accueillir et à les exprimer, et tant pis si cela fait sortir les autres de leur zone de confort. Alors bien sûr, il n’est pas question de rendre la situation invivable aux autres, mais bien d’assumer, d’affirmer et d’ancrer ses émotions, quelles qu’elles soient, positives ou négatives.

    Hier soir j’avais mon atelier de CNV habituel, nous avons fait un exercice formidable sur la base du décès de Pierre et de ce que je traverse depuis. Il s’agissait, à travers 9 questions, de me faire identifier le ou les besoins insatisfaits derrière 1) ma réaction par rapport à la mort de mon ami, et 2) derrière la réaction des gens à cette annonce quand je leur en parlais (les fameux « la vie continue », « oui enfin ce n’était pas ton frère ou ton père » etc). Je viens de chercher sur Internet pour te le transmettre mais je ne l’ai pas trouvé, je vais demander à mes amis de l’atelier demain si quelqu’un peut me le faire passer parce que je pense qu’il t’aiderait beaucoup.

    A bientôt !

    1. Merci pour tes commentaires, Julie. Oui, ton texte a réveillé des émotions, des sentiments que je pensais disparus… mais qui ne l’étaient visiblement pas tant que ça ! Donc merci à toi car d’écrire cet article m’a libéré d’un poids que je portais sans m’en rendre compte depuis des années.
      J’ai souffert de ne pas toujours arriver à exprimer mes ressentis comme je l’entendais et j’essaie d’accompagner mon fils à exprimer, nommer, accepter ses émotions, et à trouver les moyens par lui-même de les dépasser, mais quand on ne sait pas comment faire soi-même, ce n’est pas évident. Du coup, on est en apprentissage tous les 2 !
      La CNV me titille depuis longtemps. J’ai lu le livre de Rosenberg il y a un bon moment, il faudrait que je le relise… et l’envie de participer à des ateliers de CNV me tente de plus en plus. C’est peut-être la prochaine étape, qui sait ?

      En tout cas, j’espère que tu as trouvé de l’apaisement depuis…
      A très bientôt

      So.

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